Close

6 settembre 2011

Marek Halter. Le bonheur d’être étranger

Etre un étranger : élément constitutif de mon identité.

Moi, je suis né étranger. Ce n’est pas la même chose que devenir étranger, car on doit alors passer par l’exil, le déracinement. Entre la naissance de cette personne et le moment où il devient étranger, il se passe quelque chose, une histoire, donc la nostalgie de cette histoire, une volonté de maintenir une mémoire. Or moi, je suis né dans une situation d’étranger. Né en Pologne, j’étais dans la communauté des 470.000 Juifs, un monde en soit, mais un monde minoritaire, 11% de la population polonaise. C’est beaucoup et peu à la fois. Ces Juifs étaient citoyens polonais, mais en même temps, ils étaient marginalisés. Ma première langue n’était pas le Polonais, mais le Yiddish, puis bien sur le Polonais. Pour moi il y avait l’environnement polonais (Chopin , le littérature polonaise), mais aussi l’environnement juif avec les synagogues, des théâtres, des écoles, 6 quotidiens yiddish vendus à la criée. J’étais dans une situation privilégiée parmi les étrangers. Même si j’étais battu, ” pogromisé “, je n’avais pas bougé, je n’avais pas été contraint à l’exil. Après le nazisme et le ghetto, ce fut la fuite, et là j’ai rejoint l’itinéraire de tous ceux qui sont étrangers : le dépaysement, le passage ailleurs. L’apprentissage d’une autre langue, et puis une autre… quand on passe d’un pays à un autre, on a que du sable sous les semelles. On a envie de poser son pied sur quelque chose de plus solide. Et là encore, ce quelque chose de plus solide, je l’avais avec moi, chance pour un étranger, c’était le livre. Donc petit je passais les frontières, j’ai vu les misères du monde (ma petite sœur est morte de faim à coté de moi, mais j’avais le livre. Le livre n’a pas de frontière. A cause de la langue, il est lié à tel ou tel espace, mais on le traduit : Alexandre Dumas traduit en Russe, Polonais ou en Ouzbek, c’est toujours Alexandre Dumas. Dans mon exil, je me suis retrouvé en Ouzbékistan. C’est là que j’ai découvert le pouvoir du verbe, important pour un étranger : parler, communiquer, transmettre. Parfois cette possibilité remplace une carte d’identité. En Ouzbékistan, pour survivre, j’ai du devenir voleur, j’ai grandi dans la rue. Mes camarades voleurs, rêvaient, comme tous les jeunes qui sont dans la rue. Ils rêvent d’un monde différent. D’où l’intérêt de mes camarades, pour les histoires que je racontais à partir des trois mousquetaires, ou la bible comme me la racontait mon grand-père, où tout se terminait bien.

La liberté de l’étranger.

Quand je suis arrivé en France, l’un des premiers livres que j’ai lus, à cause de mes origines, c’était : ” les réflexions sur la question juive “, de Jean-Paul Sartre. Ce livre m’a beaucoup énervé. Les raisons qui m’ont poussé à aller voir Jean-Paul Sartre, pour protester contre son livre, vous expliqueront aussi pourquoi je parle du bonheur d’être un étranger. Ce qui m’a bouleversé dans son livre, c’est que pour Sartre, il y avait deux sortes de juifs : les Juifs authentiques, ceux qui vont à la synagogue, qui suivent une tradition, et les inauthentiques, qui sont juifs parce que l’antisémite les désigne comme tels. Mais les antisémites, tant qu’ils ne veulent pas me tuer, c’est pas mon problème, car je ne peux pas obliger les gens à m’aimer, qu’ils me respectent c’est déjà pas mal. J’appartiens à une tradition où le respect est plus important que l’amour. Dans les dix commandements, on ne parle pas d’amour, mais de respect (” tu respecteras ton père et ta mère “), et c’est mille fois plus fort. On ne peut pas aimer, quelqu’un qu’on ne respecte pas, mais on peut respecter quelqu’un que l’on n’aime pas. Donc l’antisémite, ce n’est pas lui qui aurait du décider de ma condition, c’est à moi à le faire, autrement où est ma liberté ? J’ai donc expliqué à Sartre mes objections : pourquoi il m’a enlevé à moi, Juif, étranger, cette liberté là. Pourquoi il me détermine par la religion ou le regard des autres ? Oui, c’est vrai, répond Sartre, mais parce que j’ai analysé la situation des Juifs de l’extérieur, il vous reste à vous à l’analyser de l’intérieur. C’est ce que j’ai essayé de faire avec le livre : ” le Judaïsme expliqué à ma fille “.

L’étranger révèle ce qui est caché, il est le miroir de la société qui l’accueille.

Dans : ” les lettres persanes “, de Montesquieu, il y a deux persans qui visitent la France, l’un des deux s’appelle : Ouzbek. Je me suis retrouvé dans la peau de ce personnage inventé par Montesquieu, car je parle la langue, j’ai vécu en Ouzbékistan. Montesquieu e eu ce génie de comprendre que l’étranger, celui qui vient de l’extérieur, est un petit peu, comme un miroir dans lequel nous nous voyons enfin. Bien sur, ce que nous voyons peut nous déplaire, alors on a tendance à briser le miroir. C’est ce que l’on fait souvent avec les étrangers, car ils nous renvoient à nous même, à ce que nous sommes. Quand nous sommes entre nous, nous avons nos habitudes, nos blagues, nos jeux de mots, on entretient la beauté de notre passé. Même quand on est miséreux, un français de souche a une histoire commune avec un autre Français : le clocher, le cimetière qui préserve les tombes de nos ancêtres, qui montre que nous sommes là depuis longtemps. Or l’étranger, quand il arrive, nous révèle nos qualités et nos défauts. Il nous montre aussi que l’on est pas les seuls. Ce regard extérieur, nous fait nous ouvrir sur le monde, ou au contraire, nous replier sur nous même. On se sent alors agressé chez nous.

La chance d’être un étranger, c’est d’être le miroir de l’autre, être cet acide dans lequel on met le négatif, et grâce auquel on voit apparaître la photographie, l’image.

La parabole de la mouche et du verre.

Parménide a une histoire très jolie pour illustrer la situation de l’étranger. Vous prenez un verre, une mouche est dans le verre. Elle est prisonnière, et que voit-elle ? Elle voit l’immensité à travers le verre, elle voit tout ce qui est en dehors du verre, dans lequel elle est prisonnière. Et puis vous mettez la même mouche à l’extérieur du verre, elle est libre, mais elle regarde dans le verre, que voit-elle ? Un espace extrêmement limité. Cet exemple, peut être une image pour un étranger qui accepte le rôle de l’étranger, comme un rôle positif dans une société, qui comme toutes les sociétés à tendance à se replier sur elle-même. Descartes a vécu en Hollande. Il n’était ni expulsé, ni banni. Il est allé en Hollande, car il pensait qu’avoir un pied dans sa patrie et un autre ailleurs, ça lui donnait une liberté extraordinaire, car il pouvait voir, juger les évènements avec deux regards en même temps, en tant que Français et en tant que cosmopolite. Montaigne a fait des voyages, mais pas comme Descartes. Montaigne ne faisait pas de voyages pour s’ouvrir au monde, mais pour comprendre la diversité du monde. Montaigne, dans son voyage en Italie, nous raconte comment un Français, visite l’Italie, comme un touriste éclairé. Descartes avait une autre vision : il voulait comprendre, comment on juge de l’extérieur ? Le regard de Descartes n’est pas celui de Montaigne. Comme le regard de l’Ouzbek, dans ” les lettres persanes “, le regard de Descartes est beaucoup plus riche, que le regard de Montaigne. Descartes fait des efforts pour conquérir cette universalité du regard. Un étranger qui comprend sa situation d’étranger, est naturellement dans une situation privilégiée pour parvenir à cette universalité du regard. Il est à la fois à l’intérieur du verre et en même temps à l’extérieur.

Etrangers : soyez tous des Ouzbeks !

L’étranger enrichit donc le pays d’accueil, car il emmène un regard qui bouleverse. Montesquieu se sert du regard de l’Ouzbek pour redécouvrir la France. Même si Montesquieu est l’auteur, donc l’inventeur de l’Ouzbek, il s’est quand même mis dans la peau de l’étranger. Proust a dit une chose capitale : ” tout écrivain écrit dans une langue étrangère “. Un écrivain n ‘écrit pas comme les gens parlent dans les bistrots, et même s’il reprend certaines expressions, il traduit la langue de son voisin, autrement ce n’est pas un écrivain. Quel bonheur que de pouvoir se mettre à la place de l’autre, devenir l’Ouzbek. Aujourd’hui peut-on parler du bonheur des étrangers dans les banlieues ? Oui, il faut parler de leur bonheur, je le dis avec mes amis de “SOS racisme “, quand je vais dans des établissements scolaires dans les banlieues. Toutes les organisations qui ne transforment pas cette situation à priori misérable, en une valeur, font un travail criminel. Elles entretiennent une frustration, et elles font naître la haine. Or quelqu’un qui est venu me rejoindre dans ce pays, c’est qu’il veut devenir comme moi. Autrement pourquoi serait-il venu ? Alors pourquoi haïr ceux avec qui il doit vivre ? Au contraire, il faut valoriser une situation qui apparaît à priori mauvaise, en montrant qu’ils ont un rôle à jouer dans cette société, qui est la notre : qu’ils deviennent des Ouzbeks !

Marek Halter. Né à Varsovie en 1936, Marek Halter est un artiste aux multiples facettes : peintre, cinéaste et surtout écrivain, il met son talent de conteur au service de la paix et de la défense des droits de l’Homme. Eveilleur de conscience et passeur de mémoire, il est aujourd’hui reconnu internationalement autant pour son œuvre que pour ses actions.

Marqué par une enfance difficile, passée entre le ghetto de Varsovie, Moscou et les camps de réfugiés en Ouzbékistan, le jeune Marek subit de plein fouet la violence antisémite qui ronge l’Europe des années 1940, ce qui le conduira plus tard à participer à la création du Comité International pour la paix au Proche-Orient et à militer activement contre l’antisémitisme et le racisme, notamment au travers de SOS Racisme dont il est l’un des membres fondateur.

Installé à Paris avec ses parents à partir de 1950, Marek Halter découvre la France, puis Israël et l’Argentine. Il accumule les expériences et s’imprègne des cultures et des langues rencontrées, toutes choses qui nourriront plus tard son œuvre littéraire. Son premier livre «  Le Fou et les rois », publié en 1976, a obtenu le Prix Aujourd’hui et connait un succès retentissant. Depuis, Marek Halter a publié plus d’une dizaine d’ouvrages, dont «La Mémoire d’Abraham», œuvre pour laquelle il a obtenu le Prix du Livre Inter. Jonglant sans complexe avec les siècles et les continents, partout et toujours, c’est à la mémoire qu’il rend hommage.


One Comment on “Marek Halter. Le bonheur d’être étranger

TFR
13 settembre 2011 a 13:13

très bel article! merci.

Rispondi

Lascia un commento

Il tuo indirizzo email non sarà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *