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15 novembre 2011

Lire pour jouer, jouer pour lire

Le théâtre considéré comme un outil potentiel d’accès aux apprentissages pour tous alors qu’il est souvent un vecteur de distinction sociale et donc d’exclusion.

Le contexte d’un petit collège en milieu rural, isolé des grands centres d’activité artistique et culturelle, a encouragé l’équipe responsable de l’atelier théâtre à envisager cet atelier de pratique artistique comme moyen de contribuer à aider les élèves en difficulté.

A qui peut profiter le théâtre ?

Pour constituer l’atelier, il est fait appel aux élèves volontaires chaque année. Avec un maximum fixé à dix-huit participants pour assurer de bonnes conditions de fonctionnement ; recrutés de la 5ème à la 3ème (les 6ème bénéficiant d’un club d’art dramatique d’initiation au théâtre), les volontaires sont tous les ans plus nombreux que les places disponibles. Organisée en commun avec la CPE, la sélection s’effectue à la suite d’entretiens individuels où nous prenons en compte divers critères : les qualités potentielles pour le théâtre, la motivation, la disponibilité (concurrence avec d’autres activités), les expériences antérieures (école primaire et 6ème), mais aussi la pertinence de l’activité théâtre par rapport aux difficultés constatées chez certains élèves. Ne sont donc pas seulement recrutés les « bons comédiens potentiels », mais aussi ceux que le théâtre peut aider à progresser.

Ces critères de recrutement contradictoires, mais pertinents par rapport au projet d’établissement qui vise entre autres à fournir des solutions aux élèves en difficulté, permettent de se donner de bonnes conditions pour mettre en œuvre et assumer le principe de l’hétérogénéité. En effet, rassembler au sein du même atelier des élèves à l’aise et expérimentés (certains font quatre années de théâtre au collège) et d’autres débutants et parfois en difficulté établit des conditions favorables à une formation mutuelle et stimulante entre ces élèves aux capacités différentes. L’objectif est bien que, par émulation, les compétences acquises par les plus expérimentés profitent aux débutants et leur permettent de progresser en s’appuyant sur ce contexte collectif privilégié et différent d’un groupe classe en cours ordinaire.

Comment entrer dans le texte ?

Dans l’animation de l’atelier théâtre, on se retrouve évidemment à travailler à partir d’une pièce. Et les premières difficultés apparaissent lorsqu’il s’agit de comprendre le sens du texte, condition sine qua non à une interprétation pertinente. Il y a deux ans, dans le cadre d’un projet sur « le théâtre dans le théâtre », nous avons travaillé sur des extraits du Songe d’une nuit d’été (la scène des artisans) de Shakespeare et de L’impromptu de Versailles de Molière. Ces textes posent des problèmes de compréhension importants pour des collégiens, dès la première lecture collective. Afin de les aider à accéder au sens et à s’approprier le texte, nous leur avons proposé des situations d’improvisation conçues en lien direct avec les situations créées par ce texte. Avant d’avoir appris le texte, les élèves ont pu au cours de ces improvisations se « projeter » dans l’univers proposé par l’auteur et commencer à créer leurs propres personnages : artisans médiocres comédiens interprétant maladroitement leur texte ou comédiens de la troupe de Molière en rébellion contre leur metteur en scène.

Ces exercices d’improvisation présentent aussi l’avantage d’engager le corps dans une activité en rapport avec un texte. Cela est déterminant pour un grand nombre d’élèves en difficulté qui renoncent rapidement en classe face à un texte difficile. Pour de nombreux collégiens, rester immobile sur sa chaise pour se concentrer sur un texte ardu représente une véritable épreuve physique et intellectuelle. Dans le cadre d’un atelier théâtre, avoir l’opportunité d’incarner physiquement un personnage présent dans un texte vient en concrétiser le sens et éclairer les intentions de l’auteur. Lorsque le corps est mobilisé, la concentration des élèves a beaucoup plus de chances d’être optimale et on parvient à les investir sur l’interprétation d’un texte de manière prolongée.

La lecture au service du jeu

L’improvisation stimule également leur imagination puisqu’il s’agir de proposer, créer dans l’instant par rapport à une situation construite à partir du texte. Leur interprétation, leurs propres idées côtoient le texte d’un auteur reconnu et viennent y trouver un stat d’égale importance dans le cadre de la mise en jeu. Sans interprétation, un texte de théâtre ne peut pas vivre sur scène. Les élèves acquièrent ici une tout autre place par rapport au texte. Ils ne sont plus seulement lecteurs (priés parfois d’admirer d’emblée un texte difficile d’accès), mais acteurs en quête du sens du texte pour alimenter leur interprétation. Ainsi, durant les séances d’atelier, les discussions avec les élèves sur la pertinence de leurs propositions de jeu sont fréquentes : ils viennent nous interroger sur le sens de tel ou tel passage, ils se montrent parfois déterminés dans la défense de leurs propositions, preuve qu’ils sont entrés dans le texte. Le statut de comédien a ainsi permis à l’élève de devenir un lecteur motivé et actif. La lecture a pris un autre sens, elle est devenue un outil au service du jeu.

L’école du spectateur

L’activité de l’atelier théâtre s’accompagne d’une école du spectateur qui permet aux élèves d’assister à deux ou trois spectacles dans l’année et de rencontrer parfois les artistes suite à la représentation, occasion de prendre la parole pour échanger sur le spectacle. Souvent, le travail qu’ils font en atelier vient alimenter leurs remarques ou leurs questions aux artistes. Ce contexte de l’école du spectateur ajouté à celui de l’interprétation vient stimuler la prise de parole et  réflexion des élèves par rapport aux textes de théâtre. En questionnant le sens d’un spectacle ou d’un texte en tant que spectateurs ou acteurs, les élèves apprivoisent petit à petit les textes de théâtre et cette familiarisation constitue bien une forme d’entrée en littérature.

On peut alors parier que ces diverses formes d’engagement des élèves à partir d’un texte (corps, prise de parole, improvisation, interprétation, réflexion) auront des répercussions positives, en particulier pour les plus en difficulté, sur leur rapport à la littérature à l’avenir en classe ou ailleurs.

Portraits d’élèves

Lucas

Lucas est un élèves très agité en classe, en grande difficulté et dont le comportement au sein du collège est suivi de près par la vie scolaire. La CPE nous propose de l’intégrer à l’atelier théâtre pour tenter de le valoriser et de le remotiver pour sa scolarité. Lucas accepte la proposition et, suite à l’entretien de recrutement, sa candidature est retenue. Il est motivé et semble avoir bien réfléchi à l‘engagement dans la durée que nécessite la participation à l’atelier.

De fait, les premières séances se déroulent bien, même si Lucas a souvent besoin d’être rappelé à l’ordre, en particulier lors des transitions entre les activités durant lesquelles il a tendance à se déconcentrer et à ne pas être attentif aux consignes. A plusieurs reprises, il se montre même brillant lors d’exercices d’improvisation faisant preuve de réelles qualités d’imagination, de concentration et d’énergie sur scène. Le cercle vertueux de la valorisation semblait commencer à s’enclencher pour cet élève en difficulté.

Malheureusement, la présence de Lucas a commencé à être irrégulière. Il n’assistait pas aux séances et ne prévenait personne, n’avait aucun justificatif. A chaque absence, nous avions un entretien avec lui dans le bureau de la CPE pour faire le point et il nous promettait à chaque fois de revenir. Mais les absences se répétaient, au point de mettre en péril le spectacle à l’approche des représentations de fin d’année. Lors d’un dernier entretien avec lui, Lucas a reconnu qu’il n’était plus motivé et nous avons décidé de mettre fin à sa participation.

Pour Lucas, cette expérience restera un échec, mais le théâtre semble bien une piste pertinente pour le valoriser.

Alexandre

Élève en difficulté scolaire importante en CM2, Alexandre, à l’entrée au collège ; choisit librement de participer au club d’art dramatique réservé aux 6èmes pour s’initier au jeu théâtral. Alexandre est un élève spontané, ayant parfois du mal à se concentrer de manière prolongée, mais ne posant aucune difficulté relationnelle. Dans le cadre de cet atelier, il fait preuve d’une belle énergie lors des situations d’improvisation, n’éprouve aucune difficulté à s’exposer sur scène et à « sortir de lui-même » pour incarner un personnage. Sa présence est très régulière.

En fin d’année, nous travaillons à mettre en scène des extraits de texte de Jean Tardieu (Le Guichet). Lors de ce projet, les difficultés d’Alexandre par rapport au texte apparaissent. Il éprouve des difficultés à bien prononcer et à segmenter les phrases au bon endroit. Mais ces difficultés ne viennent pas du tout affaiblir sa motivation.

Tant et si bien qu’Alexandre décide de poser sa candidature pour l’atelier théâtre en 5ème. Il avoue lors de l’entretien ne pas aimer lire de manière générale, mais prendre du plaisir à lire et à dire un texte de théâtre. Au regard de son énergie, de sa motivation et de ses difficultés à lui que l’atelier eut éventuellement aider à traiter, Alexandre a été retenu pour intégrer l’atelier théâtre cette année. Nous travaillerons sur des textes parfois difficiles, mais on peut parier que l’énergie d’Alexandre et la présence bienveillante d’élèves plus expérimentés au sein de l’atelier lui permettront encore de progresser à l’avenir.

Yannick Bineau

Source: Les Cahiers pédagogiques n°489

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