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12 marzo 2012

Récit d’errance Kabul-Calais

De camps de rétention en reconduites à la frontière, l’odyssée d’Abdul, jeune homme menacé de mort dans son pays, l’Afghanistan. Son récit a été recueilli le 2 août 2009 dans la “jungle” pachtoune de Calais.

« Je suis parti d’Afghanistan en décembre 2007 parce que j’étais menacé par les talibans vu que je travaillais comme interprète pour une ONG italienne.

Je suis parti vers l’Iran.

J’ai dû marcher deux jours et deux nuits pour rejoindre la frontière avec la Turquie, en payant 1 000 euros. Une fois dans la zone kurde d’Iran nous avons traversé à pied la frontière dans la nuit pour rejoindre la ville de Van, dans la région sud de la Turquie.

De Van, en échange d’argent, ils nous ont amenés dans une zone désertique où des centaines de personnes attendaient un passage pour continuer la route vers Istanbul.

Après beaucoup d’heures est arrivé un bus qui n’avait que trente places, nous étions plusieurs centaines de personnes. Les autres sont restés dans le désert.

Une fois à Istanbul je suis resté quelques jours enfermé dans une maison, en attente d’un passage pour la Grèce. Avec douze autres personnes, nous avons traversé la mer à bord d’un canot gonflable. C’était un jeune déporté d’Angleterre en Afghanistan qui a organisé le voyage, il connaissait déjà la route ! Nous sommes arrivés sur l’île de Lesbos, en Grèce.

Notre bateau a été intercepté par les gardes-côtes grecs qui nous ont amenés dans le camp de détention de Mitilini. La vie dans le camp était très dure, nous dormions dans des cellules, à quatre-vingt dans chaque cellule, tout le camp était très sale, les draps semblaient ne pas avoir été changés depuis des mois. Après seize jours d’enfermement, les policiers m’ont donné un papier écrit en grec, dont je ne comprenais pas le sens parce qu’il n’y avait pas d’interprète, on m’a dit ensuite que c’était un papier d’expulsion qui m’invitait à quitter la Grèce dans un délai d’un mois. Au camp de Mitilini, les policiers m’ont pris les empreintes digitales.

Quand je suis arrivé à Athènes, je n’avais plus d’argent, je dormais dans les parcs. J’ai donc décidé d’aller à Patras pour essayer le passage pour l’Italie. Je courais derrière les camions pour m’y cacher au-dessous, entre les roues, et pouvoir m’embraquer dans un bateau. Une nuit le commando (police du port) m’a trouvé dans un camion. Ils m’ont fait descendre et ils m’ont battu très violemment. Ils m’ont ensuite conduit au camp de détention à côté de la ville de Komotinì, le centre de rétention de Venna, à plus d’un jour de voyage en bus d’Athènes.

Au camp de Venna, nous étions enfermés en cellules à trente personnes. Nous pouvions sortir de notre cellule, où il n’y avait ni air ni lumière, une heure tous les deux ou trois jours. Il n’y avait que deux téléphones à l’extérieur des cellules. Les policiers nous insultaient tout le temps, ils nous appelaient “malaka” (terme fortement négatif en grec). Quand je suis arrivé dans le camp, la police m’a dit que j’allais être enfermé pour trois mois. Mais au bout de trois mois, ils ne m’ont pas libéré, sans me donner aucune justification. Les policiers grecs ne m’ont fait sortir qu’après six mois d’enfermement. Avec quinze autres personnes (un Pakistanais, trois arabes et douze Afghans), les policiers nous ont transférés dans un campement militaire, vers Alexandroupolis. Là, plusieurs autres centaines de personnes étaient détenues, enfermées dans une seule pièce.

On n’est restés dans ce camp que quelques heures. Vers minuit les militaires m’ont appelé avec cinquante autres personnes et ils nous ont fait monter dans un camion militaire blindé. Ils nous ont amenés, après 1h20 de route, à côté de la rivière Evros. La police aux frontières grecque nous a fait monter par groupe de vingt dans des petis bateaux et ils nous ont poussés du côté turc de la frontière.

Nous avons commencé à marcher dans la forêt, mais nous ne savions pas où aller, nous avions peur, nous avions froid. Après quelques heures de marche, nous avons vu une maison. Nous avons donc demandé de l’aide, quelque chose à manger. Le propriétaire de la maison nous a dit qu’il ne pouvait nous aider qu’après avoir appelé la police, sinon il aurait des problèmes. Il a donc appelé l’armée turque qui est arrivée après quelques heures. Ils nous ont amenés au camp de détention d’Edirne. Après dix jours, les policiers nous ont menacés de nous expulser en Afghanistan, disant que nous devions payer notre billet d’expulsion par avion, sinon ils nous déportaient par voie de terre en nous laissant à la frontière avec l’Iran. Les policiers turcs savent très bien que dans la région de la frontière iranienne il y a beaucoup de kidnappings de migrants, avec des menaces en échange de l’argent de la famille. Parfois les habitants de la région coupent les doigts ou le nez des migrants parce que l’argent n’arrive pas. Je me suis donc fait envoyer par ma famille les 500 dollars que je devais donner à la police turque pour payer mon vol d’expulsion en Afghanistan. J’ai été expulsé avec un vol de ligne, il y avait vingt à trente Afghans déportés et une vingtaine de Turcs qui allaient en Afghanistan pour des affaires. Une fois en Afghanistan je suis resté à Kabul, je ne voulais pas retourner dans ma région d’origine, ça aurait été trop dangereux. Après quelques semaines, j’ai repris le voyage vers l’Europe.

J’ai retraversé la frontière entre Afghanistan et Iran, celle qui sépare l’Iran de la Turquie. D’Istanbul, j’ai traversé la frontière avec la Bulgarie. C’était la nuit, j’ai traversé à pied, j’avais beaucoup eu peur  parce que ls gardes-frontières bulgares contrôlent le passage avec des chiens. Je le sais, si les chiens te trouvent, il faut s’immobiliser, ne pas avoir peur, si tu cours ils t’attaquent.

De la Bugarie, je suis retourné en Grèce et je suis allé directement à Patras. La situation dans le camp était changée, le passage sous un camion pour l’Italie de plus en plus dur, des barbelés beaucoup plus hauts autour du port. Et moi je n’avais pas l’argent pour le voyage. J’ai donc décidé de prendre la route terrestre.

Nous étions trois, nous avons acheté une carte et nous avons traversé la frontière entre Grèce et Macédoine, ainsi que celle avec la Serbie, en marchant le long des rails la nuit.

Une fois à Belgrade nous étions épuisés.

Nous avons donc décidé de nous reposer dans un parc.

Très vite la police est arrivée. Ils ont contrôlé nos papiers et nous ont amenés dans une prison à Belgrade. Il s’agissait d’une prison où étaient enfermés deux Serbes dans un secteur à part, une Macédonienne et quarante Afghans. Après quarante jours de détention, j’ai pu m’enfuir. Je suis donc parti en direction de la Hongrie en traversant la frontière à pied, dans la nuit. Une fois passé la frontière, j’ai pris un train vers Budapest, de là un train vers Sopron, à la frontière de l’Autriche. J’ai passé la frontière à pied, vers Innsbruck. Les policiers m’ont arrêté dans le train. Ils m’ont enfermé dans un camp pour vingt-six jours. Dans le camp j’étais très mal, je souffrais d’insomnie, j’ai donc demandé à voir un psychologue. Compte tenu de mon état mental le psychologue a demandé aux autorités qui gèrent le camp de me libérer.

J’ai donc été libéré et j’ai pu ensuite poursuivre mon voyage en Italie, puis vers Calais.

Je suis arrivé hier à Calais, j’essaye d’aller en Angleterre en sachant que je risque d’être renvoyé à nouveau en Grèce où se trouvent mes empreintes… »

Ce récit est extrait de « Je me suis réfugié là. Au bord des routes de l’exil », de Michel Agier et Sra Prestianni.

Source: Télérama horizons.

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