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11 aprile 2012

Une école Sans-Papiers

Ils sont près d’une vingtaine d’hommes et de femmes, répartis autour de deux tables et penchés sur leur feuille d’exercices. Deux lampes de bureau font office d’éclairage. Un chauffage d’appoint tempère l’atmosphère, mais pas assez pour pouvoir tomber la veste. En ce lundi soir, c’est l’heure de la leçon d’allemand à l’école autonome de Bienne. Les participants répètent les déterminants, tout en partageant un petit casse-croûte amené par l’un d’entre eux.

Depuis un an, ce lieu « d’échange de savoirs » offre gratuitement des cours de langue à raison de deux soirs par semaine auf Deutsch, et un soir par semaine en français. Ouverts à tous, y compris à des Suisses désargentés, ils sont avant tout fréquentés par des immigrés en situation précaire. Logée dans un ancien bâtiment industriel squatté, l’école est elle aussi exposée à la précarité. «La Ville, qui est propriétaire des lieux, nous a coupé l’électricité et l’eau, relate Irma, une enseignante. Les autorités invoquent la vétusté des installations, mais je pense qu’elles espéraient nous faire partir.» Un voisin compatissant a permis à l’école d’avoir à nouveau du courant.

Déménagement forcé

Le bâtiment que le collectif occupe, moyennant un contrat avec la Ville, est promis à la démolition. La commune a octroyé un droit de superficie à une coopérative d’habitation. La réalisation du projet semble encore incertaine. Mais la semaine dernière était probablement la dernière passée au 9, rue Neuve à Bienne. Lundi, les six enseignants et leurs élèves – une trentaine actuellement – ont trouvé refuge au Centre autonome de jeunesse. Ce lieu n’est pourtant disponible que deux fois par semaine. «C’était trop risqué de rester, en cas de contrôle», explique Irma. Parmi les personnes qui suivent les cours de langue, il y a parfois des sans-papiers.

Ces derniers se font toutefois plutôt rares. Par peur d’être arrêtés? «Je ne sais pas. Ils sont au courant de l’existence de l’école, mais la plupart ne viennent quand même pas», note Christine, une autre enseignante, qui déplore aussi la faible représentation féminine parmi les étudiants. «Les femmes restent souvent à la maison.»

«Un luxe»

Jusque-là, l’école autonome a été tolérée par les autorités. «C’est bien que la police ne soit jamais venue contrôler les gens à la sortie», souligne Johannes, un enseignant. A l’inverse, l’école autonome de Zurich a été la cible d’opérations policières.

Pour les migrants sans statut de séjour stable, l’école autonome représente une des rares possibilités d’apprendre une langue et d’avoir un contact avec l’extérieur. «Les centres d’accueil des requérants d’asile sont presque toujours en-dehors des villes, note Irma. Pour eux, c’est un luxe de venir jusqu’à Bienne.» En un aller-retour, les étudiants dépensent souvent tout leur pécule quotidien (entre 8 et 10 francs).

«Dans le centre d’accueil où je loge, à Lyss, il y a des cours d’allemand, mais les classes sont pleines et il y a une liste d’attente», explique en anglais un jeune Tibétain qui, comme la dizaine de ses compatriotes fréquentant l’école de Bienne, a fui l’oppression du régime chinois.
Pour ceux qui sont hébergés dans des communes francophones, l’accès à des cours d’allemand est encore plus difficile. Pourtant, la maîtrise de cette langue est quasi indispensable pour avoir des chances de trouver du travail dans la région. Hamid, un Afghan arrivé en Suisse il y a deux ans et demi, espère ainsi décrocher un emploi de cuisinier. Il apprécie les cours de l’école autonome, mais souhaiterait qu’ils aient lieu «plusieurs fois par semaine» pour progresser plus rapidement. «On dit toujours que les migrants doivent s’intégrer, mais tout est fait pour rendre la chose impossible, pointe Christine. Ils sont criminalisés, surtout ceux que l’on désigne comme des réfugiés économiques. Nous leur apprenons l’allemand pour qu’ils puissent se défendre.»

Ecole et squat

A l’école autonome, pas de plan d’études. Les participants sont censés définir eux-mêmes leurs besoins, les enseignants se concevant comme des «modérateurs». Aucun des six que compte l’équipe n’a d’ailleurs de diplôme d’enseignant. La plupart d’entre eux sont membres du collectif «LaBiu». Ce squat de Bienne est fameux pour le calendrier décalé qu’il édite chaque année depuis 2009. Les bénéfices du calendrier 2012 ont été versés à l’école autonome, qui s’en est servi pour acheter du matériel.

A l’avenir, l’école veut dissocier plus nettement ses activités de celles du squat. «Cela nous permettrait d’avoir une ligne politique plus affirmée vis-à-vis de la Ville», estime Johannes. Le collectif espère également attirer de nouveaux volontaires, acquis à la cause de l’école mais pas forcément à celle du squat. Ceci afin de diversifier l’offre de cours et de multiplier les échanges.
Cette plus grande ouverture sur l’extérieur passerait aussi par un travail de sensibilisation de la population. «Presque tous les jours, il y a des articles de presse sur l’asile. Mais en même temps, dans la société, c’est une réalité taboue, relève Christine. Nous aimerions que notre travail contribue à faire comprendre aux gens ce qui se passe.»

Source: Michaël Rodriuez pour Le Courrier

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